De toute évidence, le parti a besoin de faire un bilan critique de ses orientations et de son activité. Pour les militants du parti, le revers subi par le PCF aux élections de 2007 a été une nouvelle déception, un nouveau choc à encaisser. Marie-George Buffet a déclaré, à l’époque, que les résultats ne reflétaient pas le poids et l’influence réels du PCF dans la société. C’est exact. Mais les résultats traduisaient néanmoins un nouveau recul de cette influence, et la responsabilité de ce recul réside avant tout dans la politique défendue par la direction du parti. Certes, les résultats des élections municipales et cantonales ont redonné du courage à bon nombre de militants. Mais même l’analyse la plus indulgente de ces résultats ne nous autorise pas à imaginer que le redressement du PCF est en bonne voie.
Les médias capitalistes présentent le PCF comme un anachronisme, une survivance désuète et inutile du passé. Ce faisant, les porte-parole du capitalisme sont parfaitement dans leur rôle. Défendre les intérêts du système capitaliste, marginaliser ceux qui s’élèvent contre lui, démoraliser ceux qui osent lutter pour une société libérée de la loi du profit : telle est la mission politique de l’industrie audiovisuelle et de la presse capitaliste. Cependant, le travail de ces propagandistes du « déclin irréversible » du PCF est facilité par le fait que, depuis de nombreuses années, le PCF est bel et bien engagé dans un processus de déclin. Le tout est de savoir pourquoi.
Depuis la grève générale des transports et des services publics de 1995, des millions de jeunes et de travailleurs se sont mobilisés, à de nombreuses reprises, et parfois à une échelle inédite depuis 1968. D’innombrables grèves et mobilisations massives ont marqué les années Raffarin et de Villepin : contre le Front National (2002), contre la guerre en Irak et la « réforme » des retraites (2003), contre la Constitution Européenne (2005) et contre le CPE (2006). Depuis l’élection de Sarkozy, d’autres luttes de grande envergure ont eu lieu, notamment pour la défense de retraites et de l’Education nationale, sans oublier la lutte des sans-papiers, etc. Le cours de la lutte contre le CPE, en 2006, ressemblait beaucoup à celui qui a précédé la grève générale de 1968, à une différence près : la mobilisation de la jeunesse, en 2006, était encore plus massive, plus générale et mieux organisée que celle des étudiants de 1968. Si Chirac et de Villepin n’avaient pas fini par faire marche arrière, ils auraient perdu tout contrôle de la situation. Ce n’est pas un hasard si Bayrou parlait, à l’époque, d’une « ambiance d’effondrement » au sommet de l’Etat.
Tout au long de cette période, qui dessine une courbe ascendante de luttes et de mobilisations, le Parti Communiste aurait dû être dans son élément naturel. Il aurait pu et dû renforcer sa position, non seulement sur le plan électoral, mais aussi en termes d’implantation sociale, d’influence dans les organisations syndicales, d’effectifs militants et de finances. Et pourtant, sur cette même période, la courbe de son développement va dans le sens inverse.
Il y a donc un problème. Un grave problème. Tous les communistes en sont conscients. La tentative d’expliquer la déroute électorale du parti par le « vote utile » ne tient pas la route. Le PCF a également reculé aux législatives, où le « vote utile » n’était pas un facteur. Par ailleurs, le déclin du parti est patent non seulement sur le plan électoral, mais aussi dans tous les aspects les plus importants de son activité. Dès lors, il est nécessaire de déterminer si les causes de cette régression sont externes – c’est-à-dire, comme le prétendent les médias capitalistes, inscrites dans les conditions objectives de la société contemporaine –, ou si au contraire, comme nous le pensons, elles sont internes, c’est-à-dire essentiellement liées au programme et aux orientations politiques du parti lui-même.
Dans le passé, ce qui faisait la force du PCF, ce qui lui permettait de résister face à la répression et à l’offensive idéologique permanente menée contre lui par les capitalistes, c’est que la couche la plus militante et la plus consciente du salariat et de la jeunesse voyait en lui un parti révolutionnaire. Aux yeux des militants et sympathisants du PCF, il incarnait l’idée du renversement du capitalisme et de la réalisation du socialisme.
Entre 1981 et 2002, la gauche a été au pouvoir pendant 15 ans, et avec la participation du PCF pendant 8 ans. Il y a eu quelques réformes progressistes. Mais sur toutes les questions fondamentales, les partis de gauche au pouvoir ont aligné leur politique sur les intérêts capitalistes, de sorte qu’aucun des problèmes sociaux les plus brûlants n’a été résolu – bien au contraire. Cette expérience a miné la crédibilité des dirigeants socialistes et communistes aux yeux de la masse des travailleurs. En ce qui concerne le PCF, le soutien au « plan de rigueur », en 1982-1984 (démantèlement de l’industrie sidérurgique, blocage des salaires), puis, sous Jospin, le ralliement et la participation active à la politique de privatisations, ont mené à un effondrement de la crédibilité du parti comme « parti révolutionnaire ». La couche la plus militante et combative des travailleurs – celle qui donnait au parti ses relais dans la société, ses racines dans les entreprises et les quartiers populaires – a largement « décroché ». Le parti a perdu des centaines de milliers d’adhérents. L’incapacité totale des dirigeants de prévoir et d’expliquer l’effondrement des régimes dictatoriaux prétendument « communistes » a également porté un coup très sévère à l’autorité politique du PCF, et contribué à la désorientation de ses militants.
Contrairement à ce que prétendent des « liquidateurs » comme Gayssot ou Martelli, le problème n’est pas le communisme ou le marxisme, qui selon eux n’auraient plus d’avenir. Au contraire, le problème est précisément l’abandon du communisme par les dirigeants du parti. Le comportement des dirigeants du PCF au gouvernement et la dilution progressive de son programme ont convaincu la majorité de la couche la plus militante et combative du salariat que malgré le ton plus radical de son discours, le PCF ne représente pas, dans la pratique, une alternative sérieuse au réformisme du Parti Socialiste. Aux yeux des centaines de milliers de travailleurs qui formaient le socle de la base sociale et électorale du parti, un PCF qui cautionne des privatisations et d’autres mesures anti-sociales ne sert pas à grand-chose.
Quand l’électorat de gauche fait face à deux partis réformistes, c’est nécessairement le plus grand qui l’emporte, quelles que soient les différences dans leurs programmes. La masse des travailleurs ne lit pas le détail des programmes. Elle se forge son idée essentiellement sur la base de son expérience. De ce point de vue, les différences entre les programmes du PCF et du PS pèsent beaucoup moins lourd, aux yeux de l’électorat de gauche, que la politique menée conjointement par le PS et le PCF quand ils étaient au pouvoir. Dès lors, pour la masse des jeunes et des travailleurs, le seul véritable enjeu, c’est de savoir lequel des deux partis aura les meilleures chances de battre la droite dans les urnes. Dans ce domaine, c’est forcément le PS qui l’emporte. La dérive réformiste dans la politique du PCF a favorisé le PS, d’un côté, et de l’autre a ouvert un espace à la LCR.
La situation actuelle offre d’énormes possibilités au PCF, à condition de tourner le dos aux idées décousues du réformisme « anti-libéral », qui ne peuvent que semer davantage de confusion. Il faut réarmer politiquement le parti sur la base des idées du marxisme et du programme du socialisme révolutionnaire.
Modifications dans le programme du parti
Au milieu des années 90, Robert Hue a redéfini le projet du PCF comme celui d’une « économie de marché » – une économie capitaliste, en clair – « à dominante sociale ». En substance, ceci n’était qu’une reformulation des idées de l’aile droite du Parti Socialiste. Jospin se disait « pour l’économie de marché, mais contre une société de marché » – comme si les rapports sociaux pouvaient se détacher du mode de production et d’échange. Cela revient à dire qu’on veut garder le capitalisme, mais sans en subir les conséquences sociales. En 1997, Robert Hue a concrétisé ce ralliement à l’économie de marché (le capitalisme) en déclarant que la privatisation n’était plus un sujet « tabou » pour la direction du parti. Il ne s’agissait pas seulement de paroles en l’air, comme en a témoigné l’expérience de la participation du PCF au gouvernement Jospin.
C’est à cette époque, également, que le PCF a modifié sa politique à l’égard des subventions et autres « cadeaux » accordés aux capitalistes. L’introduction des 35 heures s’est accompagnée de subventions massives au profit du patronat, avec l’approbation des dirigeants du PCF. Aujourd’hui, la direction du parti persiste et signe. Par exemple, dans L’Humanité du 21 mai 2008, elle propose la prise en charge totale ou partielle des intérêts sur les sommes empruntées par les capitalistes « pour des investissements matériels, de recherche, en logiciels, avec des taux d’autant plus abaissés, jusqu’à zéro, que sont créés de bons emplois et de bonnes formations. » Ces crédits « à taux zéro » pour les capitalistes font partie d’un ensemble de propositions de type « bonus-malus », destinées à inciter les capitalistes à s’enrichir par l’exploitation directe des travailleurs plutôt que par d’autres procédés, comme par exemple des opérations financières.
Très peu de militants communistes sont d’accord avec l’idée de défendre ce genre de subventions. Après tout, quand les travailleurs prennent des crédits – parfois juste pour essayer de joindre les deux bouts – ils paient bien des intérêts ! Dès lors, pourquoi les capitalistes, qui s’enrichissent par l’exploitation du travail salarié, n’en paieraient pas ? Et puisqu’il n’est pas question que les banques ne touchent pas les sommes en question, les partisans de ces subventions proposent tout bonnement que celles-ci soient prises en charge par les contribuables ! Prétendre que ce type de mesure répond à une « logique anti-capitaliste » est parfaitement insensé. Au contraire, de telles propositions s’inscrivent directement dans la « logique » capitaliste, qui dit que si on veut faire du bien aux pauvres, il faut d’abord enrichir les riches.
Le PCF doit-il vraiment prôner la prise en charge des intérêts, à hauteur de plusieurs dizaines de milliards d’euros, sur les crédits contractés par des capitalistes ? Beaucoup de travailleurs se diront que si l’Etat a de l’argent à dépenser sur la création d’emplois, qu’il le fasse tout d’abord dans le domaine public – dans les hôpitaux, les crèches et les écoles, par exemple – plutôt que de récompenser l’avarice des exploiteurs, sous prétexte que, dans tel ou tel cas, leur recherche de profit crée des emplois.
Le programme du parti a été progressivement vidé de tout ce qui ressemblait de près ou de loin aux idées du socialisme révolutionnaire, pour devenir de plus en plus ouvertement réformiste, de plus en plus proche, sur les questions essentielles, de celui du Parti Socialiste. La lutte pour en finir avec le capitalisme a été remplacée par le langage confus et insipide du réformisme « anti-libéral ». Les textes du parti sont parsemés de notions abstraites et farfelues puisées dans le charabia petit-bourgeois et « altermondialiste » de groupements comme ATTAC ou la Fondation Copernic. Chaque pas dans la direction de ce réformisme « anti-libéral » a été naturellement applaudi et encouragé par les rédactions de la presse « bien pensante », ainsi que par les incorrigibles petits-bourgeois et autres « bovistes » qui grouillaient dans les « collectifs anti-libéraux ». « Enfin, le PCF se débarrasse de ses dogmes ! », disaient-ils. « Mais encore un effort ! ». En fait, la seule chose qui satisferait tout ce beau monde, ce serait que le PCF disparaisse complètement !
Au lieu de mener une lutte idéologique contre les illusions réformistes, en expliquant l’impossibilité de résoudre les problèmes écrasants engendrés par le capitalisme sans toucher aux fondements même de ce système, les idées véhiculées dans L’Humanité et dans la propagande du parti en général tendent à renforcer ces illusions. La réalisation du socialisme a été remplacée par l’illusion d’une économie capitaliste « équitable », la lutte contre l’impérialisme par le « dialogue Nord-Sud », la nationalisation des banques et des entreprises capitalistes par une usine à gaz de propositions fiscales et administratives « régulatrices ».
Le programme du parti préconise la mise en place de « nouveaux droits » pour les salariés. Au fil des années, les travailleurs ont entendu pas mal de discours, sur ce thème, de la part des dirigeants des partis de gauche. On leur pardonnera donc d’être sceptiques à cet égard. Quand le PS et le PCF étaient au pouvoir, et qu’il s’agissait de passer aux actes, les dirigeants des deux partis n’ont rien fait pour instaurer ces nouveaux droits. Ils nous expliquaient qu’il fallait tout de même être « réalistes ». Pourquoi ? Pour la simple raison que si, dans une entreprise, on accorde aux travailleurs une prise réelle sur les décisions d’investissement ou sur les conditions de travail et de rémunération, le propriétaire de l’entreprise ne restera pas passif. Une entreprise capitaliste n’existe que pour faire des profits aussi importants que possible. Dans le cas où ces « nouveaux droits » seraient légalement reconnus, les capitalistes menaceraient de fermer ou de délocaliser leurs entreprises. Tous les travailleurs le savent. Dans les entreprises, la moindre baisse de rentabilité fait planer sur les salariés la menace d’une réduction des effectifs, d’une délocalisation ou d’une fermeture pure et simple de l’établissement.
Or, que propose la direction du PCF pour empêcher les fermetures et les délocalisations ? Absolument rien. Dans le communisme « innovant » et « réinventé » actuellement en vogue dans les milieux dirigeants du parti, il n’est plus question de franchir la ligne jaune de la propriété capitaliste. L’expropriation des capitalistes est considérée comme relevant du communisme « archaïque ». On se retrouve donc avec un réformisme « anti-libéral » qui prétend vouloir imposer aux employeurs toutes sortes de taxes, de restrictions, d’obligations et de pénalités, qui parle d’accorder des « véritables pouvoirs » aux salariés – mais qui n’ose pas poser la question de la propriété de l’entreprise, de sorte qu’il finit par renoncer à tous ces projets, au nom du « réalisme ».
Dénoncer les patrons, proposer des mesures qui nuisent à leurs intérêts, qui réduisent leurs profits, qui leur imposent des restrictions de toutes sortes, mais qui laissent leur pouvoir intact – le pouvoir de la propriété –, c’est un programme qui n’est pas réaliste. Pratiquement tous les travailleurs le savent d’expérience. Quand ils lisent les tracts du PCF qui évoquent les « nouveaux droits », la taxation des profits et autres dispositions « anti-libérales », ils finissent par hausser les épaules, en se disant : « C’est gentil d’avoir pensé à nous. Mais si on appliquait le quart de ces mesures, ici, le patron mettrait la clé sous la porte dès le lendemain ! ». Par ailleurs, nombre de salariés en tireront la conclusion générale suivante : si même le Parti Communiste ne pense pas possible de mettre fin à la propriété capitaliste, il va falloir faire avec, être réaliste, ne pas demander trop, baisser la tête et espérer au moins conserver son emploi le plus longtemps possible.
Ajoutons à cela que bon nombre de travailleurs – chez Air France et Airbus, par exemple – ont fait l’expérience des « nouveaux droits » à la sauce « anti-libérale » à l’époque de la privatisation de ces industries par un ministre PCF, Jean-Claude Gayssot. Pour ce dernier, la privatisation, rebaptisée « ouverture du capital », n’était rien moins qu’une « conquête sociale » ! La création d’un dispositif de « salariés-actionnaires » était, à l’en croire, un bel exemple de la « réappropriation sociale de l’entreprise » évoquée dans le programme du parti. Gayssot n’agissait pas seul. Il avait l’appui de pratiquement toutes les composantes de la direction du parti. Et comme en témoignent les textes publiés par L’Humanité à l’époque, ni Robert Hue, ni les « économistes » autoproclamés du parti ne ménageaient leur peine pour justifier les privatisations en cours, en les enrobant d’un discours sur des « contre-pouvoirs citoyens » et des « droits nouveaux » qui n’ont jamais vu le jour.
L’axe central de la politique économique du parti est la mise en place d’un système de taxation particulièrement lourd à l’encontre des capitalistes. La direction du parti prône une série de mesures fiscales qui permettraient, selon elle, de faire une « autre politique » : taxation des actifs financiers, cotisations sur les revenus boursiers, suppression des exonérations patronales, annulation du « paquet fiscal », augmentation de l’impôt sur le revenu des plus aisés et doublement de l’ISF. Le solde de ces opérations serait de l’ordre de 80 milliards d’euros, nous dit-on, soit l’équivalent de 80% des bénéfices des entreprises du CAC40. Autrement dit, ce qui est proposé ici, c’est ni plus ni moins qu’une baisse massive de la rentabilité du capital en France. Or, sous le capitalisme, c’est précisément la rentabilité du capital qui constitue la justification et la force motrice de toute activité économique. Un gouvernement qui tenterait de prélever une somme aussi importante sur les revenus des capitalistes se trouverait immédiatement confronté à une chute brutale du taux d’investissement, une fuite massive de capitaux, une vague de délocalisations et une brusque montée du chômage. Et que ferait le PCF contre ces actions visant à défendre la rentabilité du capital ? Le programme du parti ne dit rien sur ce point. Ce n’est pourtant pas un détail !
Les dirigeants du parti refusent « la logique capitaliste », mais les lois économiques du système capitaliste existent et resteront toujours en vigueur, qu’on les « refuse » ou pas, tant que le système ne sera pas renversé. Ces lois ne changeront pas pour faire plaisir aux dirigeants communistes. Un gouvernement qui tenterait d’appliquer le programme résumé ci-dessus serait obligé de l’abandonner aussitôt – ou alors de procéder à l’expropriation des capitalistes. Un programme qui veut nuire aux capitalistes à ce point, mais qui au nom d’un communisme « réinventé » exclut des mesures contre la propriété capitaliste des secteurs décisifs de l’économie – un tel programme est tout simplement inapplicable.
Pour justifier l’abandon de toute propagande en faveur du socialisme et l’exclusion de toute mesure visant à supprimer la propriété capitaliste, l’argument préféré des dirigeants du parti consiste à dire que le PCF ne doit pas rester « les bras croisés en attendant la révolution ». Cet argument est fallacieux. Il ne s’agit pas d’attendre passivement l’abolition du capitalisme. Mais il ne faut pas, non plus, présenter des fausses solutions en « attendant » les vraies ! Certes, il faut lutter pour défendre les acquis, et si possible en arracher d’autres. Mais en même temps, le PCF doit mener un travail constant de propagande et d’explication des idées du socialisme. Il faut expliquer aux travailleurs et à la jeunesse la nécessité impérieuse d’en finir avec le capitalisme, faute de quoi ils ne pourront pas maintenir les acquis, quelle que soit l’ampleur des luttes qui seront menées. Le socialisme ne deviendra une possibilité réelle et immédiate que lorsque la masse des travailleurs s’engagera de façon décisive dans la lutte contre le système capitaliste. Sans l’indispensable travail préalable de propagande et d’éducation politique, le PCF ne joue pas son rôle, se prive de sa raison d’être, s’empêche de reconquérir le terrain perdu et se condamne à en perdre davantage.
Le fond du problème, c’est que la direction du PCF a abandonné l’objectif de l’expropriation des capitalistes. Depuis la période Robert Hue, elle accepte « l’économie de marché ». Son programme actuel ne contient pratiquement aucune nationalisation. Les dirigeants se limitent à la recherche de « nouvelles » astuces (qui sont en fait très anciennes et déjà discréditées) pour « réguler » le capitalisme, c’est-à-dire inciter ou contraindre les capitalistes à se comporter comme s’ils n’étaient pas des capitalistes – à agir contre leurs propres intérêts ! C’est comme si, dans la perception des choses qui règne aux sommets du parti, la crise du système capitaliste et son incapacité à répondre aux besoins de la population se réduisaient à un problème de « crédits » et de politique fiscale. D’où cette usine à gaz totalement incohérente de « bonus », de « malus », de prélèvements et de taxes – sur les profits, sur les transferts de capitaux, sur les opérations jugées « spéculatives », etc. – sous prétexte de favoriser l’emploi, la formation, la santé, l’environnement, le logement, et ainsi de suite.
La terminologie souvent complètement creuse employée dans les discours, sur les affiches et les tracts du parti, comme dans les pages de L’Humanité, ne fait que rajouter à la confusion. Dire que le parti veut « un meilleur vivre ensemble » ou une « autre politique » – sans préciser laquelle – ne sert à rien, si ce n’est à renforcer l’impression, chez les travailleurs et les jeunes, que le parti ne sait pas où il va et ne sait pas ce qu’il veut.
Un changement d’orientation est nécessaire. Il y va de l’avenir du parti. Les discussions dans les sections et à tous les échelons du parti portent trop souvent sur des questions organisationnelles – alliances, collectifs, forums, ateliers, rassemblements, etc. On ne peut pas régler un problème politique au moyen d’astuces et d’expédients organisationnels. Le destin du PCF dépend avant tout de son programme.
Les « mutations sociologiques »
L’un des arguments « théoriques » avancés pour justifier l’abandon des idées marxistes – et même la liquidation du PCF – concerne les « mutations sociologiques » qui seraient à l’œuvre dans la société française. En substance, ses partisans affirment que la classe ouvrière occupe une place de moins en moins importante dans la société, et que cette évolution engendre un changement correspondant des « mentalités ». L’abandon des objectifs communistes du parti et son remplacement par le réformisme « anti-libéral » ne seraient que la prise en compte de cette mutation sociologique. Cependant, cette « théorie » ne correspond à aucune réalité.
Très peu de salariés se qualifieraient de « prolétaires », de nos jours. Mais ce n’est qu’une question de terminologie. Par le terme prolétariat, Marx et Engels désignaient la classe des « salariés modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés, pour subsister, de vendre leur force de travail. » Cette classe – le salariat – représente aujourd’hui près de 90% de la population active. Jamais, dans toute l’histoire du pays, son poids social n’a été aussi élevé.
A quoi pensent-ils, ceux qui discourent sur le thème de l’effacement de la classe ouvrière, lorsqu’ils marchent dans la rue ? Ne se sont-ils jamais demandés d’où viennent la construction et l’entretien des bâtiments qui les entourent, l’entretien des trottoirs et de la chaussée, l’éclairage, les voitures, les vélos, etc. ? N’ont-ils jamais pensé aux millions de mains et de cerveaux qui font « tourner » la machine économique et sociale dans toute sa vaste complexité ?
Loin d’avoir affaibli le salariat, les « mutations sociologiques » à l’œuvre depuis l’époque de Marx l’ont au contraire placé au cœur même de l’organisme social, et ce à un degré que Marx lui-même aurait eu du mal à imaginer. Dans le domaine de la production, de la distribution, des transports, de la construction, des « services », mais aussi dans toutes les branches des administrations et des services publics, le salariat assure toutes les fonctions essentielles de la société. A la veille de la révolution française, l’Abbé Sieyès écrivait que le « tiers état », considéré comme « rien » par les tenants de l’Ancien Régime, était en fait « tout » dans la société. De nos jours, nous pouvons dire avec infiniment plus de justification que le salariat – la classe ouvrière, en d’autres termes – est « tout » dans la société, et que sans lui, sans son consentement, rien ne se fait, bien qu’il soit méprisé et ignoré par la classe qui l’exploite.
A l’époque de la rédaction du Manifeste du Parti Communiste, les rapports de production capitalistes s’installaient progressivement en Europe, en Amérique du Nord et sur tous les continents. Mais ils n’étaient pleinement développés que dans un seul pays : la Grande-Bretagne. Les idées et les perspectives annoncées dans le Manifeste du Parti Communiste étaient une anticipation brillante de l’évolution future du capitalisme. Les perspectives présentées par Marx et Engels – concentration du capital, diminution du poids de la petite propriété, division de la société en deux classes fondamentales, internationalisation des rapports de production capitaliste – ont été confirmées de façon éclatante par le cours ultérieur de l’histoire. Loin d’avoir été invalidées, les idées du marxisme sont encore plus pertinentes aujourd’hui qu’à l’époque de Marx.
Les « collectifs anti-libéraux »
Marqués par le mauvais score du parti en 2002, de nombreux communistes ont été séduits par la stratégie des « collectifs anti-libéraux ». La direction du parti présentait cette orientation comme un moyen d’élargir la base électorale du parti et de reconquérir ainsi du terrain perdu. Cependant, de manière générale, les collectifs n’ont pas mis le parti en contact avec une couche plus large de la population, mais seulement avec une flopée bigarrée d’ex-communistes, d’ex-socialistes, de gauchistes divers et autres « indépendants » plus ou moins petits-bourgeois, qui n’ont apporté au mouvement que démoralisation et confusion.
Lors de la consultation des collectifs, une très nette majorité s’est dégagée en faveur de la candidature de Marie-George Buffet (62%). Ceci n’avait rien d’étonnant, puisque le PCF constituait la colonne vertébrale des collectifs, à l’échelle nationale. Le score de notre candidate aurait pu être beaucoup plus important, d’ailleurs, car seule une petite minorité des militants communistes ont participé au vote. Mais de leur côté, Bové, Autin, Salesse et la LCR ne voyaient dans les « collectifs » qu’un moyen de mettre le PCF à la remorque de leurs propres ambitions politiques. Jamais ils n’auraient accepté de mener campagne pour un candidat issu du PCF. Marie-George Buffet ne faisait pas « consensus », disaient-ils. Le PCF « passait en force ». Cette idée a été largement relayée par les médias, dans le but de discréditer le parti. Mais il faut reconnaître que la direction du parti a commis une faute grave en acceptant la règle du soi-disant « double consensus ». Cette méthode anti-démocratique donnait à une petite minorité – composée d’organisations dont, pour la plupart, le public n’avait jamais entendu parler – la possibilité de bloquer la candidature majoritaire.
Pour le parti, le bilan de cette opération fut négatif. Le fait d’avoir longtemps laissé planer un doute sur une candidature PCF a désavantagé le parti lors des élections. Trop de temps a été perdu à tourner en rond avec ces soi-disant « anti-libéraux » – dont beaucoup étaient surtout « anti-PCF ». On ne peut s’empêcher de penser que si, dès le départ, le temps et l’énergie du parti avaient été consacrés à mener campagne autour de sa propre candidature, il aurait réalisé un meilleur score au moment des élections.
Quant à José Bové, il n’a aucune organisation. Il ne représente que lui-même. Ses idées sont un mélange incongru de vagues notions « anti-libérales » (protectionnistes et subventionnistes) et d’idées franchement réactionnaires, telles que la « décroissance soutenable » (la désindustrialisation et le désinvestissement technologique). Pour dire les choses comme elles sont, sans le soutien des médias capitalistes, il serait tombé dans l’oubli depuis longtemps. Et ce soutien médiatique n’est pas innocent, pas plus qu’il ne l’est à l’égard de Besancenot, actuellement. Il vise essentiellement à affaiblir le Parti Communiste.
Même après l’échec des « collectifs », la direction du parti tenait absolument à présenter sa candidate sous l’étiquette d’une « Gauche populaire et anti-libérale ». Personne ne connaît la « Gauche populaire et antilibérale », pour la simple raison qu’elle n’existe pas. Pourquoi l’électorat croirait en un parti qui ne croit pas en lui-même, qui ne veut pas avancer sous ses propres couleurs, qui cherche à se cacher derrière des étiquettes factices ? Pour quelle raison le PCF devrait-il se réduire à une machine à récolter des voix pour une « personnalité extérieure », que ce soit José Bové ou quelqu’un d’autre ? De tels individus n’ont pas de comptes à rendre au parti, qui ne peut exercer le moindre contrôle sur eux.
Désormais, le parti doit toujours se présenter aux élections sous son propre nom, élaborer et défendre son propre programme et mener campagne autour de ses propres représentants. Ceci n’exclut pas des alliances, des désistements ou éventuellement des listes communes avec d’autres partis de gauche. Mais le parti doit conserver la maîtrise des combats qu’il mène et avancer sous ses propres couleurs.
Alliances électorales et participation gouvernementale
Face à la politique de plus en plus ouvertement pro-capitaliste du Parti Socialiste, on entend parfois des camarades avancer l’idée qu’il faut désormais « couper les ponts » avec le Parti Socialiste, ne plus participer à des listes communes avec lui, voire ne plus appeler à voter pour les candidats socialistes aux deuxièmes tours. Ces camarades considèrent – et ils ont raison sur ce point – que les alliances avec le PS « pour faire barrage à la droite » ou pour obtenir des sièges ont trop souvent servi de prétexte à des concessions politiques inadmissibles de la part du PCF.
De manière générale, il est préférable de mener campagne autour des candidats du parti – et, bien sûr, sur la base du programme du parti. Ceci dit, lorsqu’une liste commune apparaît comme le seul moyen d’assurer la défaite de la droite, il faut envisager cette possibilité. C’est une question d’ordre tactique, et non de principe. Cependant, la présentation de listes commune avec le PS ne doit en aucun cas empêcher le PCF de défendre sa propre politique et de se démarquer du PS. En cas d’alliance, se dissocier du réformisme du PS est non seulement autorisé, mais c’est même le devoir du PCF. Or ceci est impossible tant que les idées et le programme du PCF sont eux-mêmes réformistes. Ce ne sont pas les alliances et les accords ponctuels avec le PS qui ont fait « perdre son âme » au PCF, mais le caractère réformiste de son propre programme et la tendance à réaliser n’importe quel compromis pour obtenir des sièges.
Si le PCF devait accepter de participer à un gouvernement sur la base du programme actuel du PS, il se mettrait dans une situation extrêmement compromettante. Il serait associé à la politique mise en œuvre, et retomberait dans le même piège qui l’a mené à la débâcle de 2002. Si, entre 1997 et 2002, le PCF avait eu les mains libres, il aurait pu soutenir les mesures du gouvernement Jospin qui allaient dans le bon sens, tout en luttant énergiquement contre toutes celles qui allaient dans le mauvais. Dès lors, son électorat ne l’aurait pas sanctionné au profit de l’extrême gauche ou de l’abstention, comme il l’a fait en 2002.
On oppose à cette idée l’argument qu’il faut présenter le PCF comme un « parti de gouvernement », et non comme une simple force de « contestation ». Mais il ne s’agit pas d’exclure d’avance toute participation gouvernementale. Le PCF peut expliquer qu’il est parfaitement disposé à participer au gouvernement avec le PS, à condition que ce gouvernement prenne des mesures décisives pour briser le pouvoir des capitalistes et améliorer sérieusement les conditions de vie de la majorité. Par contre, l’entrée du PCF dans un gouvernement « de gauche » qui privatise à tour de bras, comme celui de 1997-2002, est une option qui doit être totalement exclue.
Cette approche serait comprise et soutenue par une partie très importante du salariat et de la jeunesse, et elle mettrait l’aile droite du Parti Socialiste dans une situation extrêmement difficile. Si les dirigeants socialistes refusent la participation du PCF sur la base d’un tel programme, c’est-à-dire préfèrent gouverner dans l’intérêt des capitalistes, l’expérience de ce gouvernement ne pourra se traduire que par le discrédit des dirigeants socialistes et par un renforcement du PCF. En outre, la responsabilité de la non-participation du PCF au gouvernement sera placée sur les épaules des seuls dirigeants socialistes, qui auront refusé les mesures progressistes proposées par les communistes.
Alliances avec le Modem
Malheureusement, les sphères dirigeantes du PCF ont été contaminées par le même opportunisme que les dirigeants du PS. Cela a été amplement démontré par l’implication de nombreux candidats du parti sur des listes communes avec le Modem aux élections municipales, et par le refus de la direction nationale du parti de condamner cette dérive. Clairement, pour certains dirigeants, tout ce qui importe, c’est d’obtenir des sièges – et peu importe comment !
Au lendemain des législatives, le PCF a condamné, à juste titre, la dérive « centriste » du PS. Mais que doivent penser les travailleurs quand, quelques mois plus tard, ils s’aperçoivent que les candidats du PCF sont tombés dans la même dérive ? Nous voulons tous que le parti remporte des élections et obtienne des sièges, aux élections municipales comme à toutes les élections. Mais ce ne doit pas être à n’importe quel prix. En aucun cas le PCF ne devrait accepter de figurer sur les mêmes listes que le Modem. C’est une forme de collaboration de classe – elle doit être rejetée sans appel.
Une politique internationale incohérente
La politique étrangère de la direction actuelle du parti souffre des mêmes incohérences que sa politique nationale. Par exemple, en juin 2008, alors que le PCF participait, dans plusieurs grandes villes, à des manifestations contre la visite de Bush et la « diplomatie sarkozienne », Marie-George Buffet accompagnait Sarkozy au Liban, apportant implicitement sa caution à cette même diplomatie. La France impérialiste a joué et joue toujours un rôle particulièrement pernicieux au Liban. La participation officielle du parti à cette délégation a permis à Sarkozy de dire que toutes les forces politiques de France étaient unies autour de sa politique à l’égard du Liban.
Prenons un autre exemple. La direction du parti a condamné, à juste titre, l’envoi de renforts militaires en Afghanistan. En effet, la France est impliquée dans une guerre impérialiste en Afghanistan, aux côtés des forces armées américaines. Mais la direction du parti a pris soin de ne dénoncer que l’envoi de renforts supplémentaires, sans demander le retrait total des troupes sur place. Pourquoi ? Sans doute parce que la direction du PCF avait apporté son soutien à la participation de la France à la coalition impérialiste, en 2001.
De nombreux militants sont également choqués par l’attitude distante des dirigeants du parti à l’égard de Cuba. Des questions comme celles-ci exigent un engagement ferme et catégorique de la part d’un parti comme le nôtre, et lui fournissent une opportunité en or pour expliquer les idées du socialisme et contrer la propagande de la droite. Dans le domaine international comme dans le domaine national, il faut présenter un programme clair.
L’abolition du capitalisme à Cuba fut l’un des plus grands événements du 20e siècle. Elle a ouvert la voie à une transformation radicale des conditions d’existence des travailleurs et des paysans cubains. L’illettrisme a été rapidement éradiqué. La révolution a établi les conditions d’immenses progrès dans les domaines de la santé, de l’éducation et des conditions de vie des masses. Pour la première fois, la masse de la population a pu s’ouvrir à l’art et la culture. Tel est le « crime » que les impérialistes ne pourront jamais pardonner à Cuba. Pendant plus de trois décennies, ils ont utilisé toutes sortes de méthodes crapuleuses pour détruire cette révolution.
Dans ce combat, le PCF ne peut bien évidemment pas rester neutre. Nous sommes aux côtés de Cuba contre l’impérialisme américain. Nous soutenons un pays qui a éliminé l’illettrisme et où le système de santé est de loin le plus avancé de toute l’Amérique latine. Ceci a été accompli grâce à la planification des ressources et à l’abolition de l’anarchie du marché capitaliste. Cuba est une référence pour tous les peuples de l’Amérique latine. Voilà ce que les impérialistes ne peuvent tolérer. Ils veulent écraser Cuba, car ce pays incarne l’idée qu’il existe une alternative à l’économie capitaliste, que le marché n’est pas le seul système économique possible. C’est pour cela qu’ils veulent détruire toutes les conquêtes de la révolution cubaine. Et il existe un risque sérieux qu’ils y parviennent.
Si la révolution cubaine était liquidée, comme ce fut le cas en Russie, cela aurait d’abord un effet démoralisateur sur les travailleurs, la jeunesse et les paysans de toute l’Amérique du Sud – et même à l’échelle mondiale. A l’inverse, la régénérescence de la révolution cubaine et la victoire de la révolution vénézuélienne transformeraient complètement la situation internationale.
Malgré toutes les difficultés qui existent à l’heure actuelle, Cuba a pu envoyer 15 000 docteurs et infirmiers participer au programme de santé publique mis en place par Chavez au Venezuela. Combien de médecins la France aurait-elle pu envoyer, si son gouvernement en avait eu l’intention ? Ainsi, quoi qu’en dise la propagande impérialiste contre Cuba et son gouvernement, nous avons sur cette île isolée la preuve concrète et irréfutable des énormes avantages économiques et sociaux de la nationalisation des moyens de production.
Les problèmes auxquels Cuba est confrontée ne viennent pas de la propriété d’Etat des moyens de production. Ces problèmes viennent de l’isolement de la révolution. Le socialisme dans un seul pays n’est pas possible. Si ce n’était pas possible dans la puissante Union Soviétique, comment pourrait-ce l’être à Cuba ?
La solution réside dans l’extension de la révolution au reste de l’Amérique latine, d’où l’importance cruciale des mouvements révolutionnaires au Venezuela, en Bolivie et ailleurs en Amérique latine.
FMI, OMC, Banque Mondiale et ONU
On lit régulièrement, dans les pages de L’Humanité, qu’il faudrait une « réorientation politique et monétaire des institutions financières et commerciales internationales, qui doivent être mises sous l’égide de l’ONU démocratisée ». Les « institutions financières » en question – FMI, Banque Mondiale, OMC, etc. – sont des institutions créées par les capitalistes et pour les capitalistes. Leur raison d’être est l’organisation du pillage impérialiste de la planète.
« Il faut donc les réformer ! », s’exclame-t-on en tapant du poing sur la table. Mais on ne peut pas tout réformer. Tout d’abord, on ne sait pas à qui cette revendication s’adresse. Les travailleurs ne peuvent pas réformer le FMI. Ils n’ont aucune prise sur lui. Peut-être pense-t-on aux gouvernements des grandes puissances ? Mais pourquoi appliqueraient-ils une réforme qui va à l’encontre de leurs propres intérêts ? Même si l’on admet que, par un procédé mystérieux, on parvenait à imposer au FMI et à la Banque Mondiale un fonctionnement « anti-capitaliste », que se passerait-il par la suite ? Si ces institutions se mettaient à « faire du bien » aux pauvres, au détriment des capitalistes, ces derniers cesseraient immédiatement d’y siéger et d’y placer leur argent. Demander la « réorientation politique et monétaire » de ces institutions au profit de la majorité de la population mondiale revient à demander aux capitalistes de ne plus se comporter en capitalistes. Pourquoi ne pas demander une réforme du Pentagone, tant qu’on y est ?
Il en va de même avec l’ONU. Le programme actuel du parti réclame sa « démocratisation ». Or, l’ONU est une organisation au service des ennemis des travailleurs et de la jeunesse du monde entier. Tout au long de son histoire, elle a organisé des guerres et causé d’énormes souffrances. Pendant les douze années qui ont précédé l’invasion de l’Irak, en 2003, l’ONU a infligé un embargo extrêmement sévère au peuple d’Irak. Cette politique barbare a provoqué la mort de plus d’1,2 million d’Irakiens, dont 500 000 enfants (chiffres de l’UNICEF). La « charte » hypocrite de l’ONU, si pleine de bons sentiments, n’a qu’un seul but : cacher sa véritable nature.
Aucun communiste n’accorderait le moindre soutien aux dirigeants des grandes puissances impérialistes que sont Bush, Brown, Poutine, Sarkozy, etc. Suffirait-il de regrouper ces mêmes réactionnaires sous la bannière de l’ONU pour qu’ils deviennent une force de paix et de progrès dans le monde ?
Demander la « démocratisation » de l’ONU, c’est faire abstraction du caractère de classe de cette organisation. Comment, exactement, peut-on démocratiser une institution pareille ? Sur ce point, le programme du parti est assez vague, mais il semblerait qu’il défende l’idée d’un « rééquilibrage » des pouvoirs, en donnant plus de poids aux « pays pauvres » au détriment de « l’hégémonie des Etats-Unis. » Les auteurs de cette idée ingénue n’ont manifestement pas mené leur réflexion jusqu’au bout.
Premièrement, encore une fois, on se demande bien à qui s’adresse cette requête. Aux puissances qui contrôlent l’ONU, peut-être ? Et pourquoi accepteraient-ils une réforme de l’ONU à leur propre détriment ? Peut-être que la requête s’adresse aux « pays pauvres », pour que ces derniers fassent pression sur les superpuissances ? Il suffit de formuler cette idée pour se rendre compte de sa futilité. Mais une fois de plus, imaginons que, par miracle, l’ONU cesse d’être l’instrument des plus grands rapaces impérialistes de la planète, et devienne réellement une force opposée à leur « hégémonie ». Que se passerait-il ? Les grandes puissances abandonneraient l’ONU comme une vielle chaussette. Quant aux « pays pauvres » – qui, au passage, sont presque toujours dirigés par des gens très riches, très corrompus et ultra-réactionnaires –, ils se retrouveraient entre eux. Cette option leur est déjà ouverte, d’ailleurs, et ils n’ont nullement besoin d’attendre la « réforme » de l’ONU !
La question des « institutions internationales » n’est pas nouvelle. Elle fut débattue dès la création de l’Internationale Communiste, au lendemain de la première guerre mondiale. Les vainqueurs de la boucherie impérialiste ont enfanté la sœur aînée de l’ONU, la Société Des Nations (SDN). A l’époque, nombre de dirigeants de gauche avaient la même attitude envers cette institution que les dirigeants actuels du PCF envers l’ONU. L’Internationale Communiste engagea une lutte implacable contre ces illusions réformistes et pacifistes. Pour l’Internationale, dirigée à l’époque par Lénine et Trotsky, l’importance de cette question était telle qu’elle fut inscrite dans les conditions d’affiliation des sections nationales : « Tout parti désireux d’appartenir à la IIIe Internationale […] est tenu de démontrer systématiquement aux ouvriers que, sans le renversement révolutionnaire du capitalisme, aucune cour internationale d’arbitrage, aucune réorganisation "démocratique" de la Société des Nations, ne saurait sauver l’humanité de nouvelles guerres impérialistes ». Ce qui valait pour la Société des Nations vaut aussi, 90 ans plus tard, pour son équivalent moderne, l’ONU.
L’internationalisme n’est pas une question sentimentale ou abstraite. Il découle de la position qu’occupe le salariat dans le système capitaliste. Le salariat est une classe à la fois sans propriété et internationale. Comme le disait Marx : « les travailleurs n’ont pas de patrie ». Aucune concession au nationalisme n’est acceptable, en aucun cas. Tous les militants du parti profiteraient énormément de l’étude du programme et des idées révolutionnaires adoptés par l’Internationale Communiste pendant ses premières années d’existence. L’Internationale expliquait les choses d’une manière très concrète et sans la moindre ambiguïté aux travailleurs de tous les pays. Les communistes de l’époque voulaient faire comprendre aux travailleurs de tous les pays la nécessité de prendre le pouvoir – d’abord dans un, puis dans plusieurs pays – et de reconstruire la société sur de nouvelles bases.
Pour l’Europe, l’Internationale Communiste exprimait cette idée dans le projet d’une Fédération socialiste des Etats européens. A la place de la rivalité capitaliste entre entreprises capitalistes et entre blocs capitalistes nationaux, le socialisme, en Europe comme dans le reste du monde, ouvrira la voie à la coordination rationnelle des différentes branches de la production et de la distribution. A la place du « marché », le socialisme établira la planification consciente et démocratique du processus productif, dans l’intérêt de la société dans son ensemble. Il signifiera l’émancipation complète de toutes les formes d’oppression et d’exploitation. Il posera les bases matérielles d’une « société d’abondance » et d’une réduction massive du temps de travail, ce qui rendra possible une authentique démocratisation de la culture, de la science et des arts.
Ces grandes idées sont toujours d’actualité. Le PCF devrait les reprendre, les expliquer, les faire vivre et ouvrir ainsi une perspective révolutionnaire aux générations actuelles.
Trois orientations fondamentales
Depuis de nombreuses années, la direction « dirige » le parti de recul en recul, sur tous les plans : implantation électorale, effectifs, enracinement syndical, ressources financières, moyens d’action et de propagande, etc. Ce déclin s’est accompagné d’une chute de l’autorité politique de la direction et d’un processus de dislocation au sommet du parti. La direction du parti s’est divisée en différentes tendances rivales : les « refondateurs », les « rénovateurs », les « huistes », etc. L’enjeu de ces rivalités se réduit souvent à la course aux « bonnes places » dans les institutions et les structures du parti. Cette triste réalité est connue de tous les communistes.
Cependant, les luttes internes ne sont pas confinées aux sommets du parti. Elles se développent également dans ses organisations de base, et sont une conséquence inévitable du comportement de la direction au cours de la dernière période. Lorsque, dans un Parti Communiste, la direction – toutes « tendances » confondues – cautionne des privatisations massives et ne remet plus en cause la propriété capitaliste, elle ne peut manquer de susciter des oppositions. Le virage vers le réformisme « anti-libéral » et le point d’interrogation qui plane encore sur l’existence même du parti suscitent une vive opposition chez de nombreux militants. L’idée qu’il faut rompre avec le réformisme anti-libéral et « revenir aux idées fondamentales du communisme » gagne du terrain. Cette dernière « tendance » est parfaitement saine. A la différence des tendances réformistes qui s’affrontent aux sommets du parti, elle constitue une preuve de la vitalité du parti.
De manière générale, trois grandes orientations politiques se sont cristallisées dans le parti, au cours de la dernière période.
La première est celle des « liquidateurs ». Comme l’a clairement montré l’Assemblée extraordinaire de décembre dernier, cette tendance est très minoritaire au niveau des sections et cellules du parti. Elle bénéficie d’une sur-représentation flagrante dans ses instances dirigeantes. Pour les représentants de ce courant, le communisme est irrévocablement discrédité. Il faut inventer « autre chose ». Leurs idées sont proches des notions vagues et farfelues d’associations « altermondialistes » comme ATTAC ou la Fondation Copernic. En substance, ils disent la chose suivante : puisque le parti a tourné le dos au « communisme », puisqu’il ne vise plus la conquête du pouvoir par les travailleurs et le renversement du capitalisme, puisqu’il a rallié l’économie de marché, il devrait assumer pleinement cette « mutation » et ne devrait plus s’appeler « communiste ». Les communistes devraient également abandonner la « forme parti » et se fondre dans une vague « mouvance populaire ». La démarche de ce courant a au moins le mérite d’une certaine cohérence interne : si nous ne sommes plus que des réformistes, pourquoi s’appeler « communistes » ? Et pourquoi maintenir un parti communiste indépendant ? Si cette tendance devait atteindre ses objectifs, ce serait la fin du PCF. Ce n’est pas un hasard si la presse capitaliste lui accorde une couverture médiatique de premier choix.
La deuxième orientation, dans le parti, est celle qui pour le moment recueille l’adhésion de la majorité, dans les instances dirigeantes. Pour les partisans de cette orientation, le programme du parti – dont ils sont les architectes – doit conserver son caractère réformiste. Sur ce point, il n’existe aucune divergence significative entre eux et les « liquidateurs ». Cependant, ils s’opposent à la dissolution du parti et à l’abandon de son nom – pour le moment.
Il existe enfin une troisième orientation, qui s’oppose au réformisme des deux autres tendances – et dans laquelle s’inscrivent les signataires de ce texte. Nous considérons que si le PCF s’installait définitivement dans une politique d’adaptation au système capitaliste, il ne pourrait prétendre à un autre rôle que celui de cinquième roue de la social-démocratie, et perdrait encore du terrain. Nous nous opposons catégoriquement à la dissolution du parti comme à l’abandon de son nom. En ceci, nous sommes en phase avec l’écrasante majorité des adhérents du parti. Mais nous insistons également sur la nécessité de mettre le programme du parti en conformité avec son nom. Nous voulons doter le parti d’un programme clairement communiste et révolutionnaire.
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La Révolution Russe et sa dégénérescence bureaucratique